Edouardo Sanchez

De Medelin à Madrid 07/2014



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En 1990, Edouardo Sanchez, 23 ans à l’époque, arrivait à Bruxelles, avec 150 dollars en poche. Il venait de quitter sa Colombie natale et son petit salon de Medelin pour vivre son rêve en Europe. Depuis, il a fait du chemin et s’est installé à Madrid, où il vient de fonder sa propre enseigne, la maison Edouardo Sanchez. Retour sur son parcours atypique.

Coiffure de Paris : « Vous ne seriez pas arrivé là, si ? »

Edouardo Sanchez : « Si je n’avais pas décidé en 1990 de quitter la Colombie où j’étais à la tête d’un tout petit salon dans un centre commercial de Medellin, pour la Belgique où ma mère avait une amie. Je rêvais depuis longtemps de vivre en Europe, et c’est une discussion avec l’un de mes amis pianiste qui était parti étudier à Moscou avec une bourse qui m’a décidé. Je lui disais que je ne pouvais pas quitter la Colombie, car j’avais mon salon mais quand il m’a dit que j’en aurai un autre là-bas, cela m’a aidé à sauter le pas. »

CdP : « Cela n’a pas dû être facile ? »  

E.S. : «  Le plus grand pas pour moi, cela a été de traverser l’Océan avec 150 dollars en poche. J’étais complètement perdu, je n’avais pas de papiers, je ne parlais ni le français, ni l’anglais et je ne connaissais personne. C’était le vrai  parcours de l’immigré. J’ai eu mes papiers au bout d’un an et j’ai d’abord travaillé chez Olivier Dachkin, une chaîne belge, puis pour Le Salon bleu, un grand salon dans un centre commercial et ensuite pour Alain Denis qui a racheté la maison Roger, un salon très select qui coiffe la royauté belge, mais qui à l’époque avait deux salons à Bruxelles. Nous sommes encore en très bonne relation aujourd’hui, un jour j’ai regardé par la fenêtre et je me suis aperçu qu’en Belgique il faisait toujours mauvais. Je me suis dit qu’il était temps de partir à l’étranger. Je n’avais jamais pensé à aller vivre en Espagne, mais je suis tombé sur une annonce de Dessange, qui cherchait quelqu’un pour ouvrir un salon à Alicante. Je suis donc allé voir Michel Meyer, le Français qui a développé la marque dans ce pays. Il m’a testé, car il était très content de trouver quelqu’un qui parlait l’espagnol, le français et l’anglais, que j’avais appris entre temps. Et je suis parti travailler dans son salon de Porto Banis, en attendant qu’Alicante ouvre, mais cela ne se faisait pas. Et en 1997, il m’a proposé d’ouvrir le nouveau salon Dessange de 400 m2 à Madrid avec un associé qui avait fait l’investissement. Je le lui ai racheté 5 ans plus tard et j’en ai ouvert un second sous l’enseigne en 2003. Puis, en 2012, Benjamin Dessange m’a demandé d’être le directeur créatif Dessange pour le monde et le porte-parole de la marque. J’ai fait trois collections, dont une pour le festival de Cannes de l’an dernier et, le 31 décembre 2013, j’ai décidé de les quitter et de créer la maison Edouardo Sanchez. »

CdP : « Pourquoi avoir pris une telle décision, après 20 ans de collaboration ? »

E.S. : « La vie se fait par cycles. J’ai eu le poste le plus important que l’on pouvait m’offrir dans cette très belle maison que j’admire et que j’ai mis au plus haut en Espagne, mais je suis un homme qui n’aime pas rester dans sa zone de confort et de tranquillité. J’avais besoin d’écrire ma propre histoire, à la première personne. Pour moi, c’est une façon de grandir. C’est un nouveau départ.  Pendant vingt ans, nous nous sommes donné beaucoup de choses, mais j’avais perdu cet enchantement proche de celui d’une relation amoureuse, qui m’est essentiel, car je suis quelqu’un de très entier. Mais au fond, je sais qu’il reste un sentiment d’amitié des deux côtés. Dessange, c’est un monstre et moi, je ne suis qu’une petite fourmi. »

CdP : « Qu’est-ce qui est vraiment important pour vous ? »

E.S. : « J’attache beaucoup d’importance aux ressources humaines. On peut avoir beaucoup de talent mais, si les gens qui travaillent avec moi depuis très longtemps – une équipe internationale de 36 personnes sur deux salons et qui parle 9 langues – ne me soutiennent pas, le salon s’écroule. Le développement de mon concept repose sur un savoir-faire, une expérience et une reconnaissance professionnelle en Espagne et à l’international et sur toutes les clientes et la presse beauté qui me font confiance. J’adore recevoir, d’où le nom maison Edouardo Sanchez, car je veux transmettre aux clientes l’impression qu’elles sont chez elles. Je vais d’ailleurs prochainement refaire le salon avec des couleurs plus organiques et des matériaux comme le bois plus chaleureux et qui me ressemblent. »    

CdP : « La coiffure, c’est une vocation pour vous ? »

E.S. : « C’est la coiffure qui m’a choisi.  Je suis le 11e d’une famille de 12 enfants. Et quand j’ai fini mes études secondaires, mon père n’était pas en très bonne santé et je ne pouvais pas aller à l’université. A ce moment-là, j’ai rencontré des coiffeurs et c’est eux qui m’ont donnée envie de faire ce métier. Mais quand j’étais petit je voulais être danseur, mais c’était impossible car c’est un métier réservé aux riches en Colombie.  Et aujourd’hui quand j’y réfléchis, je me dis que j’aurais aimé être couturier ou cuisinier ou maitre d’hôtel, car j’aime recevoir et je suis très attentif aux détails pour que les gens se sentent bien accueillis. »

CdP : « Comment avez-vous fait pour payer vos études et monter votre salon colombien ? »

E.S. : « J’ai vendu un plat colombien, le Tamal, que je fabriquais avec ma maman. J’ai aussi eu un kiosque, où je vendais de la glace. Puis, j’ai travaillé deux ans dans un salon, où des amis travaillaient aussi. Nous étions payés au pourcentage, sans salaire fixe, et il fallait travailler tous les jours jusqu’à 11 heures du soir. Mais, comme je suis un garçon très organisé, j’ai mis de l’argent de côté et j’ai pu ouvrir mon propre salon. Je l’ai vendu mais il existe toujours et à chaque fois que je vais en Colombie j’y passe. »

CdP : « Vous venez de réaliser “Love is in the hair”, votre première collection avec Léonor Greyl, dont vous êtes le représentant exclusif à Madrid. Pourquoi une telle collaboration ? »

E.S. : « Caroline Greyl, que je connais depuis longtemps et avec qui j’ai beaucoup d’affinités ne serait-ce que par le parcours de sa maman, voulait que je crée une collection coiffure pour apporter une image d’une femme urbaine, qui se coiffe et se traite les cheveux. C’est une collection intemporelle, avec des styles revisités, qui décrit le genre de femmes auxquelles l’on s’adresse. »

CdP : « Quelles sont vos sources d’inspiration ? »

E.S. : « Ma première source d’inspiration, c’est la rue. Et j’adore le cinéma, la peinture, les défilés. »

CdP : « Comment se porte la coiffure en Espagne ? »

E.S. : « Les femmes ici aiment les cheveux longs, blonds de préférence, et ne supportent pas les racines. Avec la crise, elles ont réduit leur nombre de visites, même si je m’adresse à une clientèle qui a un fort pouvoir d’achat. Ainsi, en 2004, certaines femmes venaient encore deux ou trois fois par semaine, contre une fois aujourd’hui. Et celles qui ne poussaient les portes de mes salons que pour la coupe, viennent tous les deux ou trois mois. En revanche, pour la couleur, les femmes sont plus fidèles, car elles ne supportent pas d’avoir des racines. »

CdP : « Comment voyez-vous le futur ? »

E.S. : « Je voudrais créer d’autres salons et rapporter tout ce que je sais en Colombie pour finir la boucle. Il y a un grand potentiel artistique dans ce pays où les indiens ont laissé un riche héritage. Je m’y reconnais et ma sensibilité est issue de ce monde-là. Mais, pour l’instant, je veux déjà bien implanter mon concept en Espagne. Car pour ouvrir des salons, il faut de l’argent mais surtout du personnel. » 

Propos recueillis par Bénédicte de Valicourt



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