Grégory Kaoua

Sculpteur de la matière 03/2014



© DR

En vingt ans, Grégory Kaoua est devenu l’un des dix « Monsieur cheveu » au monde, pour les grandes marques du capillaire. Un parcours sans faute, pour ce coiffeur globe-trotteur, qui profite de ses voyages pour faire des photos, qui sont, pour la première fois, éditées dans un livre à compte d'auteur « Black Bangkok ».

Coiffure de Paris : « Vous ne seriez pas arrivé là, si… »

Grégory Kaoua : « J’ai toujours voulu être coiffeur, alors que personne, chez moi, n’était dans ce milieu. J’ai commencé dans un petit salon, rue de La Boétie dans le VIIIe à Paris, puis je suis allé voir Franck Provost, qui m’a embauché comme apprenti. Il débutait dans les studios TV, et je lui ai vite fait comprendre que j’avais envie d’en être moi aussi. C’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier. Le matin j’étais au salon et le soir sur les plateaux d’Arthur, d'Ardisson ou de Baffie. C’était des horaires de folie. Alors, au bout de sept ans, à 25 ans,  j’ai décidé de faire autre chose et de repartir de zéro. Car, dans ce milieu, je n’avais pas la liberté de faire des coiffures qui me convenaient et le centre de l’image, ce n’était pas les cheveux. J’ai appelé Odile Gilbert, dont j’avais trouvé le numéro dans l’annuaire. Elle m’a dit de passer la voir dans  son atelier du Xe. Ça a duré un quart d’heure, et elle m’a dit de lui laisser mon numéro et que, si elle avait  besoin de moi, elle m’appelait. Dix jours après, elle me proposait de faire la petite main sur un défilé Chanel. C’est là que j’ai rencontré Clovis, un grand coiffeur, décédé depuis, et dont je suis devenu l’assistant pendant deux ans. Ce n’était pas évident car, du jour au lendemain, je n’avais plus un sou. Mais, ce fut très formateur, et c’est là que j’ai commencé à faire ce que je voulais vraiment faire comme, par exemple, des numéros Spécial Beauté de “Vogue”. »

 C.d.P : « Finalement, comment êtes-vous devenu l’un de ces dix coiffeurs au monde qui réalisent les grandes campagnes de publicité pour les grandes marques ou les dossiers des maisons de coiffure ? »

G.K. : « J’ai toujours eu en tête de faire de la beauté du cheveu, de la femme... J’aime entrer dans le visage et j’ai pris assez vite cette direction. Après Clovis, je suis rentré à l’agence Aurélien. Ce fut encore un grand moment de solitude. Je suis tombé dix cases en arrière. Il fallait tout recommencer de zéro, avec de nouveaux coiffeurs et de nouveaux photographes, plus ou moins expérimentés.  Cependant, en parallèle, j’ai fait pas mal de tests sur la matière cheveu, avec Stéphane Couttele qui, depuis, est devenu un grand photographe. Nous cherchions à renouveler l’image de la beauté, et nous sommes amusés à faire des images cheveux dans son studio. Et, de fil en aiguille, par le bouche-à-oreille, je me suis retrouvé à travailler sur un film de marque interne, chez  Kérastase. Je leur ai montré mon book personnel. Ils étaient en train de lancer la gamme Nutrisculpt, et je suis devenu l’un de leurs coiffeurs conseils. Je testais les produits qu’ils me fournissaient. Puis, il a fallu imaginer l’image de cette gamme. Nous avons fait des femmes baignées dans des cheveux, en noir et blanc. Cette image est devenue l’identité de la marque, à tel point que, même sans logo, on sait que c’est Kérastase. J’étais devenu un coiffeur de beauté et, par la suite, je me suis occupé de toutes leurs images pendant douze ans, ainsi que pour d’autres marques, comme Pantène, Schwarzkopf ou  L’Oréal Professionnel, qui m’ont demandé de faire du consulting pour eux. J’ai également commencé à voyager dans le monde entier. C’était dans les années 2000. »

C.d.P : «  Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre travail ? »

G.K. : « L’agence de pub choisit un réalisateur et nous discutons ensemble de ce que nous allons faire. Je fais des boards d’intention pour donner une direction et une signature capillaire. Chaque marque met, en effet, en avant un type de cheveux bien précis. Ainsi, chez L’Oréal Paris par exemple, les cheveux sont beaucoup plus naturels que chez Pantène, où ils sont raides, très brillants, plus travaillés. Ces codes changent tous les trois à cinq ans, comme chez les marques de parfum. Il y a aussi pas mal de marques qui, en fonction des produits, font des campagnes spécifiques par pays. Ainsi, une campagne au Brésil ne peut pas être la même qu’ailleurs car, dans ce pays, les femmes ont des cheveux très lourds et très épais, qui n’ont rien à voir avec ceux des Françaises, par exemple. Je suis aussi directeur artistique de Follea, la Rolls des perruques. Je suis en train de refaire leur catalogue. Les marques me sollicitent également pour faire de la prospective sur ce que va devenir la beauté dans les prochaines années et réaliser des cahiers de tendances beauté. »

C.d.P :  « Vous voyagez beaucoup. Ce n’est pas un peu fatigant à la longue ? »

G.K. : « Non, j’adore ça. Je voyage sept mois par an et je me nourris de tout ce que je vois dans chaque pays. Cela m’aide à avoir une vision globale. Je rapporte, pour mon travail, des petits détails que je détourne. Mais, ce qui m’intéresse le plus, ce sont les gens dans les rues. Je m’imprègne de tout. Je marche sans plan, la nuit. Du coup, je suis à l’affût de tout et je photographie ce que je vois. Je suis juste là à ouvrir les yeux. C’est, d’ailleurs, ce que je conseille à mes enfants, qui ont 13 ans et 10 ans, et que j’emmène avec moi dès que je peux. »

C.d.P : « Récemment, vous avez également participé, bénévolement, à la création du livre “Ne serait-ce qu’une seconde”,  dont tous les bénéfices sont reversés à la Fondation Mimi, qui accompagne des malades du cancer, avec Xavier Beauregard, directeur de création de l’agence Leo Bennet. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ? »

G.K. : « Xavier a écrit l’histoire, puis nous avons imaginé 30 looks dans mon atelier à Boulogne, en réfléchissant à ne pas aller trop loin, et nous les avons shootés à Bruxelles. L’idée, c’était de photographier 30 malades, qui avaient perdu leurs cheveux et que nous maquillions et relookions avec les perruques préparées, choisies en fonction de leurs personnalités : sérieux, rigolos, etc. Jusqu’au dernier moment, ils ne savaient pas à quoi ils allaient ressembler, car les miroirs étaient occultés. Puis, quand ils étaient prêts, on leur disait d’ouvrir les yeux, et le photographe shootait ce moment de surprise, où ils se découvraient dans le miroir. Pour eux, c’était une seconde de bonheur. Le film a fait un buzz énorme sur You Tube, avec plus de 2 millions de vues. Et le livre, dont tous les bénéfices sont reversés à la Fondation Mimi, est en réédition. »   

C.d.P : « Vous êtes aussi passionné de photographie ? »

G.K. : « Je fais des photos personnelles depuis longtemps mais, en ce moment, cela devient une grosse activité. Un ami, qui avait vu celles que j’ai faites à Bangkok entre une heure et trois heures du matin, quand il n’y a plus personne, m’avait conseillé d’en faire un livre. Finalement, je les ai exposées dans une galerie de Boulogne, qui est en passe de déménager à Paris et qui veut me représenter. Maintenant, je les vends en édition limitée et un livre “Black Bangkok” vient d’être publié. Le nom de chaque photo est une heure, c’est comme se perdre dans le temps. Cela m’a pris deux ans pour le faire, et j’y suis allé dix fois. J’ai aussi été sélectionné sur Tumbler par 90 millions d’internautes et la galerie Marie Ricco, en Corse, m’a commandé dix grands tirages pour une exposition au mois d’avril. Enfin, je suis aussi en lice, avec un autre photographe, pour être exposé au musée Landowski de Boulogne. »

C.d.P : « Que conseilleriez-vous aux jeunes qui voudraient se lancer sur la même voie que vous ? »

G.K. : « Quand j’ai commencé, nous étions 50 coiffeurs studio à Paris, alors que, maintenant, c’est la folie. Cela dit, ceux qui arrivent sur ce marché du cheveu ont déjà un œil grâce à Internet. Ils connaissent l’image, sont intéressés et intéressants. Mais, il ne faut pas vouloir être une star tout de suite. Il faut d’abord apprendre. Et, si on a une bonne énergie, le travail est là. D’ailleurs, quand je le peux, je lance des jeunes. »

Propos recueillis par Bénédicte de Valicourt



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