Laetitia Guenaou

« Penser un peu plus à la jeunesse » 03/2014



Laetitia Guenaou, membre de l’équipe artistique de la Haute Coiffure française et coiffeur ambassadeur L’Oréal Professionnel, est l’une des rares femmes à hanter les plateaux de coiffure du monde entier. Elle aime également par dessus tout transmettre son savoir. Nous lui avons demandé où elle puisait une telle énergie.

Coiffure de Paris : « Vous ne seriez pas arrivé là, si ? »

Laetitia Guenaou : « Si je n’avais pas rencontré les bonnes personnes au bon moment. Il y a eu, d’abord, le coiffeur qui dirigeait le stage de la FNC que je suivais à Paris, pour me remettre à niveau et qui m’a proposé de m’aider à trouver du travail.  J’avais 21 ans, je débarquais de Brignoles et cela m’a décidé à rester à Paris, que je n’ai plus quitté depuis. J’ai travaillé dans plusieurs salons pendant six ans, jusqu’à devenir manager chez Jill Andrieu. C’était la pleine époque de la déferlante du management à l’américaine. Il fallait vendre encore vendre, et je ne me sentais pas très bien dans cet univers, quand j’ai rencontré au salon un producteur de cinéma à qui j’ai donné un coup de main bénévolement. Quelques mois plus tard, il me proposait de travailler sur un film et cela a été le début de dix ans dans le cinéma d’époque, dont les “Sissi l’impératrice”. C’est là que j’ai rencontré Gracia de Rossi, une coiffeuse de cinéma formidable, qui m’a mis le pied à l’étrier. Puis, j’ai rencontré les chanteurs de Kaoma, qui ont lancé la lambada. J’ai passé 4 ans avec eux et j’ai fait trois tours du monde. Nous avons vécu des moments inoubliables, de la chute du mur de Berlin à l’apartheid, en passant par l’encerclement de Tallinn par les chars russes au moment de l’indépendance de l’Estonie en 1991. C‘est là aussi que j’ai rencontré mon mari, le metteur en scène de Kaoma. »

C.d.P. : « Et comment êtes-vous devenue coiffeur ambassadeur L’Oréal Professionnel ? »

L.G. : « Je travaillais sur un album pour “Coiffure de Paris” avec Michel Gardait. Il m’a proposé de partir avec lui au Brésil pour un show. C’est là que je suis monté sur scène pour la première fois, devant plus de 2 000 coiffeurs. On était en avril 1991 et cela m’a beaucoup plu. En rentrant, le responsable d’Intercoiffure m’a proposé de les rejoindre, et nous avons monté ce que l’on appelait les jeunes étoiles, des groupes comprenant 5 coiffeurs studio et 5 coiffeurs salons. Lors du premier show, il y avait les pontes de L’Oréal. Ils m’ont proposé un contrat de “coiffeur collaborateur”, l’ancienne appellation pour coiffeur ambassadeur. Pendant six mois, j’ai fait des tournées en France, puis ils m’ont envoyé en Grèce. Depuis, je fais trois voyages par mois environ. »

C.d.P. : « Du salon aux plateaux de cinéma, en passant par la musique ou les shows coiffure, un parcours pour le moins éclectique ? »

L.G. : « J’ai toujours eu beaucoup d’imagination, et je suis très curieuse. Et, pour la technicité, la rencontre avec Gracia de Rossi a été déterminante. »

C.d.P. : « Vous n’avez pas de salon, mais vous avez une Académie à Cracovie, avec Ada Tatomir, une coiffeuse polonaise. Vous êtes également devenu la première franchisée de l’Institut L’Oréal Professionnel à Rio de Janeiro. Vous avez aussi monté une école en ligne et créé un label “Le monde de Laetitia”. Pourquoi ? »  

L.G. : « J’adore les coiffeurs et j’aime leur transmettre ce que l’on m’a transmis. Cela permet aussi de tirer ce métier, qui a longtemps été sur une voie de garage, vers le haut, alors que 90 % des coiffeurs le choisissent par passion. Pour former, il faut être patient et généreux, donner beaucoup de soi aussi et ne pas casser les gens. Mais, on ne peut pas être partout. D’où l’idée du label, un accompagnement des salons à tous les niveaux pendant une période donnée. Ou encore cette école en ligne, qui est née il y a trois ans à la suite d’une rencontre avec un Russe de Sibérie, qui avait dû vendre sa voiture pour suivre un stage que je dirigeais en Russie. Cela m’a fait beaucoup de peine. Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose, pour tous ces gens qui n’avaient pas accès à la formation. J’ai tourné 25 vidéos au Brésil, des basiques aux experts, en passant par les indispensables. On peut louer un module de 5 vidéos de step by step de 45 minutes pour trois semaines pour 4 euros pour 5 ordinateurs ou les acheter pour 12 euros. Ainsi les coiffeurs font des trainings dans leurs salons, et je suis avec eux, sans être avec eux. Cela marche très fort jusqu’au fin fond de la Chine et le site s’autofinance. C’est  l’avenir. Et, si cela peut aider les coiffeurs et les inspirer, je suis la femme la plus heureuse du monde. »

C.d.P. : « Comment faites-vous pour gérer tout cela ? »

L.G. : « Tout est toujours partie de belles rencontres avec des femmes, qui sont de grandes dames. Il y a celle avec Ada Tatomir à Cracovie, qui est une amoureuse de l’humain. Elle a l’un des plus beaux salons spa de la ville et est hyper passionnée. J’y vais tous les deux ou trois mois. A Rio de Janeiro, je me suis associée en franchise avec Sylvia Velezo, une fille qui vient des Beaux-Arts. L’école fait 450 m2, avec un salon de coiffure au rez-de-chaussée, dans un quartier défavorisé de la ville. Nous avons 10 formateurs, qui enseignent en accéléré des personnes de tous les âges dans des cessions de 7 mois ou de 14 mois. 4 000 personnes ont déjà été formées en deux ans, et les salons nous appellent pour recruter leurs collaborateurs. La coiffure est, en effet, très populaire au Brésil, et beaucoup de gens, même à 50 ans, veulent devenir coiffeur, car on y gagne bien sa vie, entre 10 et 20 000 euros par mois. En revanche, la formation n’y est pas du tout structurée. »

C.d.P. : « Vous avez ouvert l’école à des jeunes des favellas ? »

L.G. : « Oui, en effet, nous avons monté un partenariat avec une association en charge de jeunes des favellas. Nous avons, actuellement, trois filles et un garçon en formation entièrement gratuites. »

C.d.P. : « Etre une femme n’a apparemment pas été un obstacle pour vous. Mais, pourquoi y a-t-il si peu de femmes sur les plateaux, alors qu’elles sont très largement majoritaires dans la profession ? »

L.G. : « C’est un métier très prenant et pas toujours compatible avec la vie de famille. Les hommes qui sont sur les plateaux ont très souvent une femme qui gère le salon pendant qu’ils font carrière. Mais c’est aussi un milieu où les femmes doivent donner beaucoup plus pour être acceptées. Surtout en France car, regardez en Russie, en Bulgarie et au Brésil, les présidents de la Haute Coiffure sont des présidentes. En France, c’est plus compliqué et j’ai vu pas mal d’amies freinées dans leur élan, bien que ce n’ait pas été mon cas, car j’ai eu beaucoup de chance, en rencontrant les bonnes personnes au bon moment. Et aussi, je ne pouvais pas avoir d’enfants. »

C.d.P. : « Vous auriez pu faire un autre métier ? »

L.G. : « Oui, j’aurais bien aimé être artiste peintre ou comédienne. »

C.d.P. : « Comment voyez-vous le futur ? » 

L.G. : « Actuellement, nous sommes comme “macdonaldisés”, mais je reste, cependant, optimiste, et je me dis que la coiffure a encore de beaux jours devant elle. Mais, j’espère que l’on va se mettre à penser un peu plus à la jeunesse et à préparer la relève. Car, en France, hormis l’équipe de France qui fait un travail fabuleux, on commence à être très en retard. Il y a plein de jeunes passionnés et enthousiastes, mais nous ne faisons rien pour eux. Ils ne savent pas à qui s’adresser pour grandir, il n’y a pas de portes qui s’ouvrent pour eux. Si bien qu’à moment donné, ils baissent les bras, car personne ne les écoutent. Si nous pouvions monter une structure pour eux, ce serait génial. »

Propos recueillis par Bénédicte de Valicourt



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